Hommage à Samuel Paty (1973-2020)

Ensemble, l’Ambassadeur de France, M. Romain Nadal avec des membres du corps diplomatique et de la communauté éducative du Lycée Français de Caracas, , ont rendu hommage à Samuel Paty,professeur d’histoire-géographie français, victime du terrorisme, assassiné vendredi dernier, 16 octobre, à Conflans Sainte-Honorine.

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Discours de M. L’ Ambassadeur, Romain Nadal

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Monsieur le Directeur du Colegio Francia et chère communauté éducative franco-vénézuélienne, chers représentants des élèves et des parents d’élèves et chers membres de la Fondation Colegio Francia,

Chers représentants de la communauté française du Venezuela,

Monseigneur l’Evêque auxiliaire de Caracas, cher Tulio Ramirez Padilla,

Monsieur le Directeur de la Mosquée de Caracas, cher Khalil Abdul Adi,

Monsieur le Rabbin Principal du Venezuela, cher Isaac Cohen,

Un professeur d’histoire et géographie, Samuel Paty, âgé de 47 ans a été assassiné vendredi dernier à la sortie du collège où il faisait cours dans la commune de Conflans Sainte-Honorine. Il est a été sauvagement tué pour avoir consacré un cours à la liberté d’expression comme il le faisait chaque année dans le cadre de l’instruction civique.

Son meurtrier a voulu abattre un des piliers de notre République : l’éducation.

Je voudrais ici reprendre les mots très forts employés par notre ministre de l’Education, M. Jean-Michel Blanquer, qui a indiqué que "La peur n’est pas notre religion."

Avec lui, je considère que : "Ce qu’il s’est passé est inqualifiable et cela doit être combattu. Les auteurs de ce crime sont des ennemis de la République, de l’école, qui est la colonne vertébrale de la République. Notre réaction doit être à la hauteur. Si les enfants et adolescents voient notre force et l’unité du monde adulte, ils verront que ces valeurs doivent être les leurs et respectées au quotidien".

J’ai également un message pour le corps enseignant : il est simplement normal que les professeurs soient amenés à faire cours sur la liberté d’expression.
Nous voulons que nos enseignants puissent faire librement leur métier, qui est le métier le plus essentiel : transmettre à nos enfants les savoirs et les valeurs qui sont notre bien commun.

Et depuis vendredi dernier, dans toute la France, et dans le monde entier, ce crime est condamné avec la plus grande fermeté et notre République n’a pas cédé. Notre République n’a pas reculé, notre République n’a pas faibli. La République a fait son devoir et sa justice demain fera le sien.

Car ce crime ne demeurera pas impuni. Et dans les villes et les villages de France, un devoir s’est imposé. Un devoir impérieux. Ce devoir, c’est l’unité nationale. Face à la froide sauvagerie d’un homme capable d’assassiner un professeur, de lui couper la tête et de le photographier pour le diffuser sur les réseaux sociaux, la France rassemblée a donné ces derniers jours une magnifique image de dignité et de détermination. Cet homme, ce tueur, n’est pas parvenu à fracturer notre communauté nationale. La France a été plus forte que celui qui semait la mort et la douleur sur son passage, car, au milieu de cette tragédie, devant cet acte effroyable qui nous révulse, les Français ont pour eux leur dignité et leur conscience. Aujourd’hui, cette dignité et cette conscience sont collectives. Cette unité, nous la devons à la mémoire de cet enseignant comme nous le devons à toutes les victimes du terrorisme qui a frappé notre pays au cours des dernières années, comme il a attaqué de nombreux peuples et de nombreux pays.

Grâce à la mobilisation du peuple français et le soutien des autres peuples, et je remercie les nombreux messages reçus ici au Venezuela, le terrorisme a échoué. Au cœur de notre pacte républicain forgé par l’Histoire, il est une part qui ne se négocie pas. Il est une part sur laquelle nous ne céderons jamais : la vie d’autrui. Mais aussi tout ce qui nous rend humain : l’amour, l’espérance, le don de soi, l’attachement aux siens et à ses racines, le goût des autres... A cette violence , nous opposons la puissance de notre pacte républicain.

Ce pacte républicain, le professeur Samuel Paty en était l’incarnation même, dans la discrétion et le respect scrupuleux de sa mission pédagogique. En profanant sa personne, à la sortie de son collège, son assassin a voulu attaquer ce lien profond qui unit les Français, qu’ils soient croyants ou non. Alors, depuis vendredi dernier, ce lien nous est apparu encore plus fort, encore plus vivant, encore plus indispensable.

Le visage de Samuel Paty est devenu le visage de ce qui, en nous, refuse cette culture de mort, et ce terrorisme fanatique. Le visage de Samuel Paty est devenu ce visage de l’humanisme qui se tient droit face à l’obscurantisme. Dans sa vie d’enseignant, entièrement consacrée à ses élèves, les Français ont reconnu une part d’eux-mêmes. Cette part d’eux-mêmes qui se retrouve dans notre déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, dans ce qui est le fondement même de notre République qui repose sur l’amour et le respect de l’humanité. Chacun œuvre à cet idéal, avec ses croyances, avec sa philosophie, sa morale. Lorsque c’est la foi qui soutient cet idéal, elle a toute sa place dans la République. C’est pour cela que la République garantit la liberté de croire, comme celle de ne pas croire. C’est pour cela qu’elle protège les lieux de culte et les représentants des religions.

La République n’a pas à combattre une religion, ni à vouloir se substituer à elle. Elle œuvre chaque jour à ce que chacun puisse croire ou pas dans l’intensité et l’intimité de sa foi. En citoyen libre. Mais chaque religion, dont les responsables sont ici présents, et je les en remercie du fond du cœur, a à mener sa part de combat pour que jamais la haine, le repli, la réduction de ce que nous sommes ne puissent triompher. C’est un combat long, et il se mène chaque jour.

La présence aujourd’hui au Colegio Francia de trois responsables de religions très importantes dans l’histoire de l’humanité est la reconnaissance de la place qui est la leur, pour éclairer les consciences, favoriser la concorde et délivrer un message de paix et de tolérance. Cette cérémonie manifeste aussi le respect mutuel et l’esprit de dialogue qui existe entre les cultes et que je veux saluer, j’ai pu en mesurer l’importance au Venezuela depuis le début de ma mission d’ambassadeur en 2017.

L’hommage que nous rendons aujourd’hui ne pouvait pas avoir lieu ailleurs que dans un établissement scolaire. Et ici, au Colegio Francia, établissement d’enseignement laïque , la communauté éducative fait vivre chaque jour nos idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité. Ici la communauté éducative prépare et forme les citoyens de demain, quelle que soit les origines et les croyances des familles.

Je veux vous dire ici aujourd’hui que le martyr du professeur Samuel Paty n’aura pas eu lieu pour rien. Quelques jours seulement après son assassinat, nous en discernons le sens et la portée bien au-delà de la France. C’est de nous avoir rendu, chacune et chacun, plus attachés encore à ce que nous sommes, plus attachés encore à ce que l’on a cherché à tuer, plus attachés encore à ce que nous ne concéderons jamais : notre humanité.

Je vous invite à présent à garder une minute de silence en hommage au professeur Samuel Paty.

Discours de Mme Isabelle Jiménez, Professeure d’Histoire et Géographie au Lycée Français de Caracas

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POUR UNE ÉCOLE DE LA RÉPUBLIQUE QUI VEILLE SUR « CELUI QUI CROYAIT AU CIEL ET CELUI QUI N’Y CROYAIT PAS… » ARAGON

Quels mots utiliser pour exprimer l’indicible, quel regard poser sur ce monde qui est le nôtre aujourd’hui, quel sourire avoir encore le courage d’accrocher à son visage après une telle tragédie ?

La construction de la Nation France fut longue, épique, terrible pour certains, glorieuse pour d’autres mais elle permit l’avènement de valeurs républicaines sur lesquelles les enseignants ne reviendront pas : la liberté , l’égalité , la fraternité et… la laïcité.

Nos classes sont multiculturelles, multiconfessionnelles. La Loi de 1905 est certainement notre plus grande chance : permettre à une société si diverse de pratiquer le vivre ensemble, de protéger celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas, comme l’a chanté Aragon. .Pervertir ces idéaux si difficilement érigés, revient à nier ce qui est l’essence même de notre enseignement : permettre à nos élèves de devenir des citoyens libres dans leur appréhension du monde et de ses codes mais aussi de devenir des citoyens critiques face à tous les discours, tous les extrémismes, tous les populismes et autres effroyables radicalismes…

Cet engagement demeure celui de l’esprit des Lumières, de cette lutte incessante contre l’obscurantisme, contre la censure, contre la superstition. Cet engagement est chaque jour illustré par notre volonté de diffuser, envers et contre tous, les flambeaux de la libre pensée et des postulats qui l’étayent , dans une société qui malheureusement tend à jouer les replis identitaires et communautaristes…

L’effroyable assassinat de notre collègue Samuel Paty est également celui de notre innocence : nous savons désormais que les forces de l’esprit, le raisonnement clair, la bienveillance ne sont pas toujours suffisants pour affronter le sectarisme rallié à l’utilisation perverse des réseaux sociaux.

Et c’est justement parce que nous savons combien sont fragiles les fondements de notre démocratie que sur nos cahiers d’écolier, sur nos pupitres, sur le sable et sur la neige, nous continuerons d’écrire ton nom : LIBERTÉ

Dernière modification : 26/10/2020

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