Discours de l’Ambassadeur de France, Romain Nadal, Transmission de la mémoire de la Shoah

Discours de l’Ambassadeur de France, Romain Nadal, Transmission de la mémoire de la Shoah, le 26 janvier à la Concha Acustica.

"Queridos miembros del Espacio Ana Frank,
Queridos miembros de la comunidad judia de Venezuela,

Queridos amigos venezolanos,
Chaque année, dans le monde entier, nous commémorons le souvenir des 6 millions de morts de la Shoah. C’est un moment de vigilance, une invitation permanente à la lucidité et au courage ; pour aujourd’hui et, bien sûr, pour demain. Comme tous les 27 janvier, partout dans le monde, nous sommes rassemblés pour ne jamais oublier ce que fut le plus grand crime commis contre l’humanité.

Le plus grand crime. Un crime sans précédent.

Sans précédent dans l’histoire, parce que des hommes ont assassiné - méticuleusement, mécaniquement, des millions d’autres hommes, d’autres femmes, dans les camps de la mort, dans les camions et les chambres à gaz, sur les routes d’Europe, dans les ghettos des plus grandes villes comme dans les plus petits villages. La barbarie était insatiable. Il fallait engloutir la vie, humilier les êtres, broyer les corps. Le plus grand nombre ! Le plus vite possible ! Et en effaçant, surtout, en essayant d’effacer toutes les traces.

Un crime sans précédent pour la France, dont le régime de Vichy a prêté main forte à l’occupant nazi, qui a trempé ses mains dans l’horreur du génocide, en livrant ses propres enfants. 76 000 juifs furent déportés de France, 43.441 ont été gazés dès leur arrivée. Il y a eu des Français pour dénoncer d’autres Français, parce que juifs. Il y a eu des Français pour, au petit matin, arrêter des hommes, des femmes, des enfants, pour les faire monter dans des autobus, les parquer comme des bêtes dans des camps de transit, les jeter dans des trains de marchandises menant à des usines de mort. Il y a eu des Français pour assassiner les valeurs de notre République et violer la Déclaration des droits de l’Homme proclamée en 1789.

La Shoah fut aussi un crime un crime sans précédent pour nos consciences. Car dans nulle autre époque l’homme n’était parvenu à un tel déferlement meurtrier. Contre les juifs, mais aussi contre les tsiganes, les homosexuels, les handicapés, les opposants politiques ...

Dans nulle autre époque l’homme n’était parvenu à une telle négation de lui-même.

Alors, face à cette histoire tragique, il faut se souvenir et transmettre. Pour ne jamais recommencer une telle folie meurtrière. Mais aussi contre les négationnistes qui nient l’histoire de la Shoah. Contre le silence, contre cette tendance à ne pas regarder l’histoire en face, comme ce fut trop longtemps le cas.

Dans cette même Concha Acustica, nous avons eu le privilège, l’année dernière, de voir présentée par le grand acteur vénézuélien javier Vidal, l’œuvre de Primo Levi « Si c’est un homme ». Nous y avons pu voir ou revoir la difficulté pour les survivants de la Shoah de témoigner, de raconter ce qu’ils avaient vécu. Primo Levi y explique le silence des survivants immédiatement après la guerre. C’était l’humble silence de ceux qui ont connu l’horreur. Un silence imposé ; car comment se faire comprendre des vivants après avoir vu de si près la mort ? Comment parler à ses semblables quand les préoccupations du présent semblent si dérisoires, mesurées aux souffrances du passé ? Comment raconter ce qui n’était pas racontable ?

Heureusement, peu à peu, à force de courage, les langues se sont déliées. Et surtout, les oreilles se sont tendues. Les survivants ont pris la parole, ont écrit pour dire, autant qu’ils le pouvaient, ce qui s’était passé. Partout dans le monde et notamment ici au Venezuela où des survivants de la Shoah ont écrit leurs témoignages dans des livres bouleversants.

N’oublions jamais les victimes mais n’oublions jamais non plus ceux qui ont refusé, à l’époque de la Shoah, la folie meurtrière des nazis et ont résisté. C’est ce que l’institut Yad Vashem appelle les Justes. Ces femmes et ces hommes qui dans beaucoup de pays d’Europe ont refusé de céder à la barbarie. En France, ils furent des milliers à refuser l’antisémitisme et protégèrent des juifs. Ils ont caché chez eux des familles ou des personnes persécutées, ils ont fabriqué des faux papiers pour passer les frontières, des actes qui leur faisaient courir les plus grands dangers, ont sauvé des vies.

Faire vivre la mémoire de la Shoah en 2020 et pour toujours, Voilà, Mesdames et Messieurs, le sens de cette cérémonie et de cette projection ce soir au cœur de Caracas.

Car nous n’en n’avons pas fini avec l’antisémitisme ! Il est encore là sur beaucoup de continents et dans de trop nombreux pays. En France ou aux Etats-Unis, l’antisémitisme ressurgit toujours virulent, vénéneux, criminel. Il tue encore, toujours, des Français juifs parce qu’ils sont juifs.

L’antisémitisme vient de la profondeur des siècles. Mais il a trouvé ces dernières années un nouveau souffle infernal y compris en se tentant de se cacher dans l’antisionisme. Notre rôle, à tous Français ou Vénézuéliens, c’est de résister et de protéger. C’est de dire avec la plus grande force que s’en prendre à un Français juif, c’est s’en prendre à la France, à ce qu’elle est, à ce en quoi elle croit : des femmes et des hommes libres de pratiquer leur religion, leur spiritualité, en toute liberté et en toute sécurité.

Résister, c’est aussi nous battre avec une même ardeur contre toutes les idéologies totalitaires sur tous les continents. Le combat sera long, mais j’ai la certitude que nous le gagnerons.

Et résister au racisme et à l’antisémitisme, c’est enfin ne jamais laisser le silence reprendre le dessus. Il est insupportable de voir cette remise en cause de la Shoah, d’entendre nier l’existence des chambres à gaz, de voir ces théories du complot prospérer sur Internet et les réseaux sociaux. Insupportable d’entendre cette petite musique qui voudrait que « l’on en fasse trop avec la Shoah ». Car la mémoire de la Shoah n’appartient pas aux Juifs. Elle nous appartient à nous tous, Français et Vénézuéliens. Elle fait partie de notre mémoire collective. Et si nous voulons continuer à être des Nations partageant les mêmes valeurs et les mêmes principes, voulant construire un avenir commun alors nous devons apprendre à nous souvenir ensemble. Nous souvenir ensemble, pour pouvoir avancer, côte à côte.

Queridos amigos,

Aujourd’hui, nous commémorons la libération du camp d’Auschwitz. Ce mot, à lui seul, est devenu le symbole de la cruauté de l’homme, de la faillite de l’humanité. Et ce jour du 27 janvier 1945, en même temps qu’il marque la découverte des carnages et des charniers, est devenu le jour de la délivrance. Délivrance des camps. Délivrance des peuples asservis et persécutés, qui avaient perdu tout espoir. Le souvenir des camps nous dit de ne jamais cesser le combat contre le racisme et l’antisémitisme. Pour que jamais plus le silence ne recouvre la vérité. Pour que jamais plus les mensonges ne trompent les consciences. Pour que jamais plus la haine de l’autre, des juifs, le racisme, l’antisémitisme, ne puissent aveugler les hommes.

Et ce combat est celui de chacun d’entre nous. C’est un combat de tous les instants, un combat que nous, Français et Vénézuéliens devons, ensemble, mener de front, sans faiblir, toujours guidés par la flamme du souvenir et par l’amour pour nos pays. Et c’est un combat, malgré les temps difficiles, malgré les difficultés, que nous remporterons."

Dernière modification : 29/01/2020

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